Le travail d’Emil Nolde donne à voir combien ce que nous considérons habituellement comme un obstacle est déjà l’amour, est déjà notre cœur. Cet obstacle, c’est l’inapaisable, l’inconsolable en notre cœur qui répond, lorsque nous cessons de nous obstiner à tenter de le recouvrir, à la violente incertitude de vivre en ce monde. L’artiste nous le dit de tout son être : nous ne pouvons habiter pleinement, authentiquement, ce monde qu’avec cette plaie ouverte qu’est notre cœur blessé.
Aquarelle d’une mer en tempête. Et l’inapaisable est ainsi apaisé, car ce grondement dans ma poitrine, ce bruit sourd qui accompagne en sous-courant chaque moment de chacun de mes jours, a enfin le droit d’être. Reconnu par ce tableau qui me le donne à voir, dans tout son tiraillement tumultueux, dans toute sa fougue éclatante, dans les contrastes de ses revirements virulents et impétueux, dans l’indicible douceur de sa tristesse intarissable.
Ce tableau qui me montre qu’un autre être humain le voit, que lui sait le dire avec des paroles plus belles que des mots, avec des gestes, dans la couleur, immédiatement dans l’expérience de ce que c’est que ce serrement (ce serment) de tristesse perpétuelle face à ce qui apparaît comme une impossibilité d’être au monde. Là, transformé par le geste d’une main, par un « regard d’existant », en ce qui fait la beauté-même de cette vie imparfaite, je reste subjuguée par ce qui m’apparaissait jusque-là l’obstacle ultime à la vie ; il est en est en vérité la possibilité-même, la condition… Car ce tableau n’a pu être peint qu’à partir de ce point tendre, pour donner à voir ainsi, de si belle manière, tenue, cohérente et vive, la question qui habite tout être humain – ou plutôt la question que nous avons à habiter, incessamment.
Que ce tableau puisse me faire ce cadeau inestimable, voilà le premier pas vers l’entente que la seule manière de vivre est justement en demeurant au cœur de cet inapaisable, qui est notre cœur, qui est notre humanité-même. Me voilà réconciliée, de nouveau confiante : non parce qu’il me serait promis une disparition pérenne de ce murmure d’inquiétude, qui agite mon cœur tel un cours d’eau souterrain, mais au contraire parce que la toile me montre qu’entendre ce murmure, lui donner droit, est justement ce qui s’appelle exister. Que ce n’est que là qu’il y a existence.
Cette déchirure du cœur doit rester béante. Tenter de la refermer, voilà l’obstacle, voilà l’inauthenticité, voilà l’absence de loyauté à l’égard de l’aspiration la plus profonde : aimer comme on respire, apaiser toute souffrance. Toucher le secret des mots et se fondre au cœur du monde.
Crépuscule sur les landes. Le regard du peintre, transposé sur la toile par le geste d’une main, par la couleur et son mouvement propre, nous invite à entrer avec lui dans le point tendre au cœur de notre être. Nous voyons avec évidence que c’est ce point tendre qui fait la beauté fragile et bouleversante du monde ; en entrant dans le tableau, c’est bien la déchirure elle-même qui apparaît à notre regard, à notre cœur – de là disait Saint-Exupéry que l’on ne voit bien qu’avec le cœur. Le tableau parle au plus profond, il parle la langue secrète des peines qui cortiquent l’existence ; il leur rend leurs lettres de noblesse, les entend comme la chance de l’humain et non comme sa pathologie ou son fourvoiement.
Cette tristesse lourde et constante, cette incompréhension tenace, cette sidération muette face à la violence de ce monde : ce n’est pas là une posture erronée personnelle qui serait la cause de ma non-appartenance au monde. Ce n’est pas là un problème pathologique auquel je dois absolument remédier avant de participer à la vie ; oh que non, bien au contraire. Cette tendresse chavirée, cette disposition à être touchée, au plus profond, par le monde, voilà exactement ce qui fait que je suis de cette vie, que j’appartiens à ce monde d’emblée, en premier lieu. Je suis au monde donc je suis tendre donc je peux entendre donc je peux agir.
Quelle entente nouvelle et encore ténue, quelle expérience encore fragile et hésitante, comme l’enfant qui fait ses premiers pas. Il me faut me tenir en silence, regarder encore et encore, calmer ce souffle court, retenir ces gestes agités : me poser dans l’immobile, alerte et droite, pour que l’oiseau, peu à peu, ose chanter plus fort en ma poitrine, ouvrant alors des ailes qui pourront porter haut la mélodie d’un cœur simultanément joyeux et inconsolable.