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Manuela et le monde nu

Manuela et le monde nu

      Photographie : Manuela Böhme ©

Les images de Manuela Böhme n'habillent pas le monde d'un nouveau costume.

Au contraire, elles lui ôtent ceux dont on l'a déjà affublé, comme un enfant qui n'a pas entendu l'été arriver, à qui Manuela retirerait en souriant son écharpe et son manteau.

Le monde est à poil, et l'on s'évertue (surtout ne pas s'arrêter!) à s'exclamer sur la richesse et la finesse de ses atours. On a peur que le monde nu soit laid et vide. L'art collabo hurle sa peur de tomber dans ce gouffre, se raccrochant à des chimères normatives, des topoï rhétoriques fades et fanés comme des dentelles jaunies...

Pourquoi aller écouter des histoires sur comment un « je » voit le monde, si ce n'est que pour reculer devant lui – ce monde -, et surtout s'il n'est qu'un « je » parmi tant d'autres ; s'il n'est pas un « je » qui pourrait devenir nous tous ?

Qu'ai-je besoin de représentations qui voilent d'un voile supplémentaire la vérité de l'être ? Qu'ai-je besoin d'un remplissage obsessionnel et anxieux qui me cache le monde plutôt que me le révéler ? Qu'ai-je besoin d'une opinion, d'un point de vue, sur le chemin de la présence ?

Entrer en rapport avec quelque chose qui me relie à notre humanité, avec la vérité ; un art qui parlerait directement à mon cœur, à moi tout entier – pas « moi » au sens creux  courant d'un « individu » tout entier réifié et chosifié, aux contours figés, mais au sens de « ce corps actuel que j'appelle mien, la sentinelle qui se tient silencieusement sous mes paroles et sous mes actes.

Il faut qu'avec mon corps se réveillent les corps associés, les 'autres', qui ne sont pas mes congénères, comme dit la zoologie, mais qui me hantent, que je hante, avec qui je hante un seul Etre actuel, présent, comme jamais animal n'a hanté ceux de son espèce, son territoire ou son milieu. »1

Or, le monde nu, celui qui réveille les corps associés, c'est ce que Manuela donne à voir dans ses images. Notre monde exactement tel qu'il est, au-delà des habits neufs de l'empereur...

Et ça n'est pas vide. Ca vibre au contraire d'un espace vivant qui réchauffe et serre le cœur.

Modestement, de manière infiniment humble, la solitude fragile de notre présence habite le cadre, et la lumière le traverse, nous traverse, avec un talent de tendresse : c'est un accueil, une invitation à exister dans sa chaleur intangible. Y reposer simplement.

La lumière, dans les portraits de Manuela, invente les visages autant qu'elle les révèle ; elle les découvre autant qu'elle les dessine – une exploration et une création tout à la fois.

C'est le signe qu'au-delà de nos tentatives médiocres pour nous débattre hors de l'indifférence du monde, la lumière, la vie nous tient en son étreinte et que c'est bon. Que sans en attendre quoi que ce soit, on peut se tenir là en confiance. Dans la vérité de notre nudité. Dans la vérité sans forme de l'être, qui se tient silencieusement sous nos paroles et sous nos actes.

1Merleau-Ponty, L'Oeil et l'esprit, 1964. eds Folio Essais, p.13

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